D’utopie à dystopie, comment Internet s’est-il retourné contre ses propres valeurs libertaires en quelques décennies ? Par l’analyse d’un vaste corpus documentaire, Sébastien Broca étudie cette transformation sous l’angle des critiques de l’empire des « big tech » du numérique.
Au début de l’année 1995, Kirkpatrick Sale, une figure de la gauche contestataire américaine depuis les années 1960, publie Rebels Against the Future, un essai qui appelle à réinvestir sans attendre le mouvement des luddites. Joignant le geste à la parole, il détruit un ordinateur IBM à coups de massue, afin de dénoncer une industrie informatique qu’il dénonce comme polluante, menaçant la vie privée, déqualifiant le travail et renforçant les bureaucraties. Kevin Kelly, rédacteur en chef du magazine Wired, défend une vision en tout point opposée. Selon lui, l’informatique mettra fin aux crises économiques, l’inefficacité des administrations et la domination des grandes entreprises. Un échange est organisé entre les deux hommes. Devant leur éditeur commun, un pari à 1000 dollars est lancé. Sale prétend que le développement de l’industrie informatique provoquera un effondrement généralisé, provoqué par une crise économique plus dramatique encore que celle de 1929, une révolte sociale des pauvres contre les riches et une série de catastrophes naturelles. Date annoncée : 2020. Vingt-cinq ans plus tard, l’histoire n’a pas donné raison à Kirkpatrick. Elle ne lui a pas non plus donné complètement tort. Leur éditeur a d’ailleurs prononcé un match nul
Lire la suite
________________________
________________________